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Forêt de Białowieża : révoltons-nous dans les bois

Reportage

Portrait Lorenzo Pirovano
Lorenzo Pirovano

Photos

Portrait Nicolas Blandin
Nicolas Blandin

Traduction

Portrait Cécile Vergnat
Cécile Vergnat
 

Le chemin qui mène à la forêt de Białowieża, à l’aube. © Nicolas Blandin

150 000 hectares de pure nature, 10 000 ans d’histoires et les derniers bisons d’Europe… À l’est de la Pologne, Białowieża est la forêt la mieux préservée d’Europe. Alors quand en 2016, le gouvernement polonais a décidé de tripler la déforestation du site, le pays s’est coupé en deux. Reportage sur place.

« Il aurait normalement eu 118 ans au moment de sa coupe », déclare Ewa sur le ton d’un médecin légiste. Elle vient tout juste de finir de compter les cercles concentriques du tronc d’un sapin coupé récemment. « De lire l’arbre », si l’on reprend exactement ses mots. « Les opérations de déboisement ont commencé progressivement, puis se sont ensuite intensifiées. Je n’ai jamais rien vu de tel. »

Le bois, systématiquement

Quelques kilomètres plus loin au nord, un dense labyrinthe de chênes, d’aulnes et de tilleuls centenaires poussent majestueusement sur les carcasses de leurs ancêtres. Trois jeunes spécimens de bison européen paissent dans le silence du coucher du soleil, que vient uniquement briser le chant des oiseaux. Des plantes au feuillage caduc subissent les coups réguliers des Pics à dos blanc. Au sein de la forêt naturelle de Białowieża, dans les profondeurs de la Pologne orientale et à quelques kilomètres de la frontière biélorusse, la vie et la mort se combinent en un équilibre dynamique qui permet au bois de se régénérer continuellement. Deux mille ans plus tôt, l’Europe devait approximativement ressembler à ça.

Le monde, surtout la science, admire et envie ce lopin de terre qui incarne tout ce qui reste de ce passé intact constitué d’espaces rares et d’arbres ultra centenaires. « Cette forêt est la raison pour laquelle je suis ici », raconte Ewa Zin. Elle a 36 ans et occupe une fonction de chercheuse au Forest Research Institute de Białowieża. En partant étudier et travailler à l’étranger, elle s’est aperçue à quel point son lien avec Białowieża était profond. « C’est ce qui m’a le plus manqué pendant mes voyages. Certaines personnes viennent ici juste pour voir l’oiseau goubemouches au col rouge, ou le pic à dos blanc, qu’ils ne peuvent pas trouver dans leur pays. Lorsque je m’en suis éloignée, je me suis rendue compte à quel point cet endroit était spécial pour moi. »

La passion avec laquelle Ewa raconte la forêt où elle est née trente-six ans plus tôt transparaît de ses yeux couleur turquoise. Son regard vole continuellement vers la végétation dense qui sépare la route du Parc National de Białowieża, le plus ancien de la Pologne, puis cherche parmi une des plus de 800 espèces de plantes vasculaires protégées ou quelques-uns des 650 bisons européens qu’on ne peut admirer qu’ici. La biodiversité de la forêt de Białowieża, unique en Europe, l’a jusqu’à présent sauvée.

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Une bataille européenne

Seulement, à Białowieża, le rythme des coupes a augmenté. Inlassablement. Jusqu’à inquiéter le monde entier. En 2017, alarmé par une invasion de parasites sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale, l’ancien ministre de l’environnement Jan Szysko accélère le déboisement des arbres qui souffrent d’une érosion de leur écorce. Les abattages d’arbres ont triplé. Au ras de la zone ultra-protégée (où il est impossible de faire quoi que ce soit), une barrière de deux mètres de haut rend l’accès inaccessible aux visiteurs et délimite par la même la frontière avec la Biélorussie voisine.

La mesure déclenchera aussitôt les vives réactions du monde écologiste et scientifique, convaincu que l’intervention de l’homme aurait mis en péril tout l’écosystème du bois naturel. C’est dans ce contexte qu’a vu le jour le mouvement écologiste Save Bialowieza, en première ligne des manifestations contre le déboisement. En organisant des sièges, le groupe se fera parfois déloger par la force. Des dizaines de membres ont été poursuivis en justice, même si beaucoup seront acquittés. La question divise aussi fortement l’opinion publique : faut-il intervenir dans la forêt quitte à déforester ou laisser la nature faire son oeuvre ?

Quoiqu’il en soit, la Commission européenne semble déjà s’être fait un avis sur les intentions du gouvernement polonais. En avril 2017, l’institution manifeste son désaccord profond en sollicitant un arrêt immédiat de la déforestation à large échelle. Le site, protégé par l’Unesco, est classé Natura 2000, soit une zone de protection spéciale créée par l’UE pour la conservation des habitats et des espèces. La forêt de Bialowieza deviendra plus tard le symbole des relations extrêmement tendues qu’entretient la Pologne avec les institutions européennes.

L’ouverture d’une procédure d’infraction ne suffira pas à arrêter le projet de déforestation du gouvernement polonais. Il faudra attendre avril 2018 pour que la décision de la Cour de Justice de l’Union européenne déclare définitivement la Pologne responsable de l’absence de protection de la zone et donc du déboisement inutile. Seulement pour les associations écologistes, le mal est fait. Les activistes d’Obóz dla Puszczy (Lutte pour la forêt) rapportent que depuis la décision du gouvernement, ce sont 190 000 mètres cubes de bois – soit quatre fois la production moyenne annuelle de la forêt – qui ont été débités. Empilés sur les sentiers, ils deviennent selon eux une présence encombrante pour les visiteurs.

« Ne pourront-ils jamais comprendre notre forêt ? »

Au petit village de Teremiski, à deux pas de Białowieża, une banderole attaque durement les écologistes qui fait de la forêt leur quartier général en 2017. « Pseudo écologistes : éloignez vos mains sales de la forêt », lit-on. Signé : les résidents. « Je ne comprends pas que l’opinion de quelqu’un qui n’a jamais vécu ici vaille plus que la mienne. Ne pourraient-ils jamais comprendre notre forêt ? », commente avec colère Walentyna, sortie en peignoir du seuil de la porte de sa maison, à quelques pas de la banderole. Son voisin de palier Andrzej, en uniforme de garde forestier couleur café, intrigué par la conversation abonde : « Nous avons pris soin de la forêt pendant des générations et maintenant qu’elle souffre, ils affirment que nous ne devons pas intervenir. Ils nous qualifient d’assassins de la forêt, alors que nous sommes les seuls à la protéger ». Certains résidents ne pointent pas uniquement du doigt les écologistes qui campent là, mais aussi la communauté scientifique jugée coupable de vouloir transformer la forêt en un laboratoire à accès limité.

« Ils nous qualifient d’assassins de la forêt, alors que nous sommes les seuls à la protéger »

La biologiste Elżbieta Malzahn fait partie des gens qui luttent depuis longtemps pour élargir la protection de la forêt à Białowieża. Depuis 49 ans, elle vit avec son mari Przemysław, au sein d’un pavillon construit après la Première Guerre mondiale pour les fonctionnaires de l’entreprise britannique du bois Century. L’année prochaine le couple fêtera ses noces d’or mais concernant le futur de la forêt, ils assurent tous les deux qu’ils ne tomberont jamais d’accord. « Les habitants historiques et leurs familles étaient habitués à avoir un accès privilégié aux ressources du bois, raconte Elżbieta dans le salon orné de trophées de chasse de son mari. Auprès des arbres centenaires, on y récoltait du miel, des champignons et des herbes aromatiques. C’est pour ça qu’il faut les convaincre de la nécessité d’une plus grande protection de la forêt, et faire en sorte que ceux qui ont toujours vécu à ses côtés ne s’y sentent pas exclus. »

Elżbieta travaille au Forest Research Institute de Białowieża depuis qu’elle a terminé ses études à Varsovie. Son mari l’interrompt souvent et elle en fait autant. C’est un échange sans tension, une divergence que le couple semble avoir l’habitude de gérer. Przemysław, cils blancs pointus et cigarette en bouche, bouge beaucoup ses mains, usées par son travail de garde forestier local. Une autorité qui, au village, se situait « juste après le prêtre et juste avant le médecin ». Aujourd’hui, Przemysław est à la retraite mais il garde une certaine idée de la gestion de la forêt. « Je suis en faveur d’une intervention humaine, sans nous elle serait perdue à jamais. »

Les limites du Parc national de Białowieża.
Les limites du Parc national de Białowieża © Nicolas Blandin
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Pour accéder à Hajnówka, chef-lieu du comté dont fait partie Białowieża, il faut emprunter une route entourée d’infinies nuances de vert. Ici deux tiers des emplois sont consacrés à la gestion de la forêt, à l’agriculture ou à l’industrie. Le grand-père de Tomasz Onikijuk coupait le bois pas très loin d’ici, aidé par son fils. Tomasz a quant à lui activement participé aux manifestations de 2016 contre le déboisement. Ce désaccord a rendu impossible les discussions sur le destin de la forêt, même en famille. « Hajnówka a été fondée sur le bois et son exploitation. Ils sont nombreux à penser qu’il n’y a pas de futur sans scieries », souligne Tomasz en mélangeant dans de l’eau chaude les herbes aromatiques qu’il a ramassées.

L’année 2016 aura profondément changé le lien qu’entretenait Tomasz avec sa ville. Le quadra vidéaste a vite rangé sa caméra au placard pour se concentrer sur le bois. À court terme, le projet est de déménager avec sa femme et ses filles dans un endroit moins habité : « Nous aussi on veut vivre dans la forêt, mais de façon plus spirituelle, en y accompagnant les personnes et en organisant des expériences de découverte ».

« Nous aussi on veut vivre dans la forêt, mais de façon plus spirituelle »

Un tronc commun pour le futur

À elle seule, Hajnówka concentre les difficultés majeures liées à l’avenir de la forêt. Depuis des années, la ville affiche l’un des trois pires taux de natalité en Pologne ainsi qu’un chômage (8,3%) au-dessus de la moyenne nationale (7,8%). Ce manque de travail revient souvent parmi les arguments de ceux qui voudraient exploiter les ressources de la forêt et qui se montrent réticents à une possible « conversion » au tourisme. « À Białowieża, en 2016, les revenus générés par le tourisme ont pratiquement atteint les 70 millions de zloty (17 millions d’euros, ndlr), ils sont visiblement supérieurs à ceux provenant de l’exploitation du bois », tonne l’ancien professeur Tomasz Wesołowski, un biologiste qui depuis 26 ans consacre à la forêt de Białowieża ses mois de vacances lorsqu’il ne donne pas de cours à l’Université de Wrocław. Dans le jardin de l’appartement qu’il loue chaque printemps, il décortique quelques données sur les Forêts de l’État, organe de gestion du bois (excepté la zone du Parc National) qui a souvent été en faveur d’une intervention sur la forêt et qui embauche actuellement plus de 150 personnes. « Malgré l’augmentation de la production de bois, pour administrer Białowieża, les Forêts ont encore besoin chaque année de plus de 20 millions de zloty de subventions publiques (5 millions d’euros, ndlr) afin de couvrir les coûts, surtout ceux des salaires. »

Le professeur Wesołowski mène une vie routinière à Białowieża : le matin, il recueille des données entre les chênes centenaires et les oiseaux rares, l’après-midi, il rencontre les résidents. D’après lui, la variété de communautés qui peuplent cette terre de frontière – dont l’importante minorité biélorusse – a des répercussions sur le bras de fer concernant la protection de la forêt : « Je demande, j’écoute, je parle. J’essaye de comprendre les raisons et les discriminations, les identités en jeu ».

Ewa Zin aime lire les arbres, tout comme les livres qui remplissent la large bibliothèque de sa maison. Ses racines la conduisent elle aussi jusqu’à Hajnówka, ville où son arrière-grand-père s’est installé pour travailler dans une scierie mais aussi patrie du Marcinek, une tarte composée d’(au moins) vingt couches de crème de lait qu’Ewa compte rigoureusement. La jeune femme aurait pu choisir d’aller tenter sa chance dans des universités plus prestigieuses du continent, elle a finalement choisi ce village de deux milles âmes pour sa forêt unique au monde. « Je redoute que la discussion sur le futur de Białowieża ne soit davantage fondée sur les émotions que sur les faits », admet-elle inquiète en tenant vigoureusement sa tasse de thé. « Dans la faible mesure de mes moyens, j’essaye de trouver des réponses scientifiques aux difficultés que la forêt nous pose. »

Si cette forêt est encore aussi spéciale, on le doit surtout aux puissants que furent les rois et les tsars, qui pendant des siècles l’ont protégée comme leur réserve de chasse. Aujourd’hui, à qui appartient vraiment cet oasis de terre verte ? Ewa répond du tac-au-tac : « Comme l’a certifié l’Unesco en 1979, c’est un patrimoine universel. Elle appartient à la communauté en général ». Le lendemain, jumelles au cou, elle reviendra sur la question. « Si tu me demandes qui doit décider, je ne le sais pas. Mais la forêt n’est pas vraiment à tout le monde. La forêt de Białowieża appartient surtout aux générations futures. »

Małgorzata Wójcicka et Marta Szysk ont également contribué au reportage.

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