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Homère

Homère (en grec ancien Ὅμηρος / Hómêros, « otage » ou « celui qui est obligé de suivre »1) est réputé avoir été un aède (poète) de la fin du viiie siècle av. J.-C.Il était simplement surnommé « le Poète » (ὁ Ποιητής / ho Poiêtếs) par les Anciens. Les deux premières œuvres de la littérature occidentale que sont l’Iliade et l’Odyssée lui sont attribuées.

Il est difficile de dire aujourd’hui, si Homère a été un individu historique ou bien une identité construite, et s’il est bien l’auteur des deux célèbres épopées qui sont au fondement de la littérature occidentale. Cependant plusieurs villes ioniennes (ChiosSmyrneCymé ou encore Colophon) se disputaient l’origine de l’aède et la tradition l’individualisait en répétant qu’Homère était aveugle.

La place d’Homère dans la littérature grecque est tout à fait majeure puisqu’il représente à lui seul le genre épique à cette période : l’Iliade et l’Odyssée lui sont attribuées dès le vie siècle av. J.-C., ainsi que deux poèmes comiques, la Batrachomyomachia (littéralement « la bataille des grenouilles et des rats ») et le Margitès, et les poèmes des Hymnes homériques. Il écrit dans une langue qui est déjà archaïque au viiie siècle av. J.-C. et davantage encore au moment de la fixation du texte, au vie siècle av. J.-C. : elle est associée à l’emploi de l’hexamètre dactylique.

Biographie

Homère selon les Anciens

Homère et son guide, par William Bouguereau (1874)

La tradition veut qu’Homère ait été aveugle. Tout d’abord, l’aède Démodocos, qui apparaît dans l’Odyssée pour chanter des épisodes de la guerre de Troie, est aveugle : la Muse lui a « pris les yeux, mais donné la douceur du chant »2. Ensuite l’auteur de l’Hymne homérique à Apollon Délien déclare à son propre sujet : « c’est un aveugle, qui réside à Chiosla rocailleuse »3. Le passage est repris par Thucydide, qui le cite comme un passage où Homère parle de lui-même4.

L’image du « barde aveugle » est un lieu commun de la littérature grecque. Un personnage d’un discours de Dion Chrysostome remarque ainsi que « tous ces poètes sont aveugles, et croient qu’il serait impossible de devenir un poète autrement » ; Dion répond que les poètes se transmettent cette particularité comme une sorte de maladie des yeux5. De fait, le poète lyrique Xénocrite de Locres est réputé être aveugle de naissance6 ; Achaïos d’Érétrie devient aveugle pour avoir été piqué par des abeilles, symbole des Muses7 ; Stésichore perd la vue parce qu’il a dit du mal d’Hélène de Sparte8 et Démocrite s’ôte la vue pour mieux voir9.

Tous les poètes grecs ne sont pas aveugles, mais la fréquence avec laquelle la cécité est associée à la poésie pousse à s’interroger. Martin P. Nilsson remarque que, dans certaines régions slaves, les bardes sont rituellement qualifiés d’« aveugles »10 : comme le soutient déjà Aristote11, la perte de la vue est supposée stimuler la mémoire. De plus, la pensée grecque associe très fréquemment cécité et pouvoir divinatoire : les devins Tirésias, Ophionée de Messène, Événios d’Apollonie ou Phinée sont tous privés de la vue. Plus prosaïquement, le métier d’aède est l’un des rares accessibles à un aveugle dans une société comme celle de la Grèce antique12.

Plusieurs villes ioniennes (ChiosSmyrneCymé ou encore Colophon) se disputent l’origine d’Homère. L’Hymne homérique à Apollon délien mentionne Chios et Simonide de Céos13 attribue à « l’homme de Chios » l’un des plus fameux vers de l’Iliade, « il en est de la race des humains comme des feuilles »14, devenu un proverbe à l’époque classique. Lucien de Samosate fait d’Homère un Babylonien envoyé en otage (en grec ὅμηρος / homêros) chez les Grecs, d’où son nom15. Interrogé à cet effet, l’oracle de Delphes répond en 128 à l’empereur Hadrien qu’Homère est natif d’Ithaque et qu’il est fils de Télémaque et Polycaste16Proclos de Constantinople conclut la polémique dans sa Vie d’Homère, en disant que celui-ci fut avant tout un « citoyen du monde »[réf. nécessaire].

Huit biographies anciennes nous sont parvenues, faussement attribuées à Plutarque et Hérodote : elles s’expliquent probablement par l’« horreur du vide » des biographes grecs17. Elles datent pour les plus vieilles de l’époque hellénistique et regorgent de détails dont certains remontent à l’époque classique : il en ressort qu’Homère est né à Smyrne, a vécu à Chios et a trouvé la mort à Ios. Son véritable nom est Mélesigénès ; son père est le dieu fleuve Mélès et sa mère la nymphe Créthéis18Aristote fait naitre Homère sur Ios19, une île des Cyclades. Dans le même temps, Homère est également un descendant d’Orphée, ou un cousin, voire un simple contemporain du musicien.

Homère, personnage historique

Une thèse récente, formulée par des auteurs anglo-saxons, postule que l’Odyssée aurait été écrite par une femme sicilienne du viie siècle av. J.-C. (et dont le personnage de Nausicaa serait une sorte d’autoportrait) : le premier à avoir lancé l’idée est l’écrivain anglais Samuel Butler dans The Authoress of the Odyssey, en 1897. Le philosophe français Raymond Ruyer, grand admirateur de Samuel Butler (cf. La Gnose de Princeton), va dans le même sens dans son ouvrage Homère au féminin ou La jeune femme auteur de l’Odyssée publié chez Copernic en 1977. Cette conception a été reprise par le poète Robert Graves dans son roman Homer’s Daughter20 et plus récemment, en septembre 2006, par l’universitaire Andrew Dalby dans son essai Rediscovering Homer21.

D’autres remettent en cause l’existence d’un Homère historique. Son nom même pose problème : on ne connaît aucune autre personne portant ce nom avant l’époque hellénistique et il reste rare avant l’époque romaine, où il est porté en particulier par des affranchis22. Le nom signifierait « otage » et différents récits visent à expliquer pourquoi Homère a reçu ce nom, après avoir été donné en otage par telle ou telle cité. On a objecté que le terme se rencontre normalement au neutre pluriel (ὅμηρα / homêra) et non au masculin. Éphore de Cumes, un auteur du ive siècle av. J.-C., explique quant à lui que, dans le dialecte de sa cité, le nom signifie « aveugle » et qu’il a été donné au poète en raison de sa cécité, le but étant de prouver qu’Homère est un compatriote23. Cependant, le mot n’est pas attesté par ailleurs et le mot « aveugle », si on le rencontre comme cognomen, n’est jamais donné comme nom seul24. Par ailleurs, on a fait valoir que pour les épopées, l’anonymat était la règle et le nom d’auteur, l’exception25.

On a donc pu parler de l’« invention » d’Homère. Pour Martin L. West, le personnage a été inventé par les érudits athéniens du vie siècle av. J.-C. à partir des revendications d’organisations de rhapsodes tels que les Homérides de Chios, qui prétendaient descendre d’Homère, lui attribuaient les poèmes qu’ils récitaient et racontaient divers épisodes de la vie de leur supposé ancêtre26. Pour Barbara Graziosi, il s’agit plutôt d’un mouvement panhellénique, lié aux représentations des rhapsodes à travers l’ensemble de la Grèce : qu’il ait existé ou non un Homère, le nom est devenu fameux dans toute la Grèce, et les rhapsodes pouvaient se référer à lui pour attirer les foules lors de leurs récitations publiques27.

Œuvres

Les 7 premiers vers de l’Iliade

L’Iliade et l’Odyssée sont attribués à Homère dès le vie siècle av. J.-C. On lui attribue également l’œuvre épique comique Batrachomyomachia (littéralement « la bataille des grenouilles et des rats », parodie de l’Iliade), un poème comique intitulé Margitès28, et une collection de courts hymnes connus sous le nom des Hymnes homériques. En réalité, ces œuvres, bien que difficiles à dater précisément, ont été composées plus tard (la Batrachomyomachia a peut-être été composée au cours du ve siècle av. J.-C.29. ou à l’époque hellénistique30 ; la date précise du Margitès n’est pas connue, mais il semble relativement ancien31 ; les Hymnes homériques ont été composés aux VIIe et VIe siècles32).

Au-delà, le nom d’Homère est pratiquement synonyme, dans l’Antiquité, de la poésie épique dans son ensemble, de même que celui d’Hésiode désigne toute forme de poésie didactique. Ainsi, on trouve fréquemment son nom accolé aux titres des épopées du Cycle troyenHérodote rapporte que la « poésie homérique » est bannie par Clisthènetyrande Sicyone, à cause de ses références à Argos33 — ce qui laisse supposer que le Cycle thébain était également considéré comme homérique. Hérodote lui-même s’interroge sur la paternité homérique des Épigones34 et des Chants cypriens34. Certains lui attribuent également la Prise d’Œchalie. Enfin, nombre d’auteurs antiques citent des vers qu’ils attribuent à Homère, mais qui ne figurent ni dans l’Iliade, ni dans l’Odyssée : Simonide de Céos35Pindare36, etc.

Ce n’est qu’à partir de Platon et Aristote que l’attribution se limite à l’Iliade et de l’Odyssée, mais au xvie siècle encore,