Entre « professeurs formatés idéologiquement » et « niveau scolaire abyssal », Anne-Sophie Nogaret dépeint à Sputnik une situation catastrophique pour l’Éducation nationale. Professeure de philosophie et auteure du livre-choc « Du mammouth au Titanic, la déséducation nationale », elle lance un cri d’alarme, à l’heure où le Bac 2019 a tout d’un fiasco.

Ermance Musset

Mai 2009

Article issu de la revue Sciences Humaines

Les élèves d’aujourd’hui en savent-ils moins que la génération précédente ? Difficile d’analyser autrement une des dernières études du ministère de l’Éducation sur le niveau de maîtrise de la langue et des mathématiques

Depuis que les tenants d’une école en blouse grise donnent le la, que des pamphlets comme La Fabrique du crétin de Jean-Paul Brighelli (Jean-Claude Gawsewitch, 2005) se vendent comme des petits pains, l’école s’est habituée aux critiques. Un dénigrement ambiant dans lequel la baisse du niveau ne faisait jusqu’alors que figure d’épouvantail, surtout depuis que les universitaires Christian Baudelot et Roger Establet avaient démontré en 1989 que le niveau montait (1).

Aujourd’hui, cette question du niveau revient pourtant en force, sur le terrain statistique cette fois, avec la publication de l’étude intitulée « Lire, écrire, compter : les performances des élèves de CM2 à vingt ans d’intervalle 1987-2007 » (2) réalisée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp). Ce travail conclut en effet qu’en lecture « deux fois plus d’élèves (21 %) se trouvent en 2007 au niveau de compétence des 10 % d’élèves les plus faibles de 1987 ». En orthographe, les 10,7 fautes moyennes de 1987 sont devenues 14,7 en 2007 et les 26 % qui faisaient plus de 15 erreurs il y a vingt ans sont aujourd’hui 46 %. Les compétences en mathématiques ne rééquilibrent rien puisqu’entre 1987 et 1997 le score en calcul a connu« une baisse importante » suivie d’un tassement la décennie suivante.

Pas brillant, certes, mais il reste à ces élèves six années au minimum avant la fin de leur scolarité obligatoire. Une chance de rattrapage ? Pas si sûr… S’il n’a ni l’ampleur ni la scientificité du précédent, le test réalisé par le mouvement Sauver les lettres (3) évalue tous les quatre ans depuis 2000 un bon millier d’élèves de seconde (1 348 cette année) sur une dictée et de la grammaire du brevet des collèges des années 1970 ou 1980.

 

Orthographe et lecture à la peine

À la session 2008, à peine 14 % obtiennent la moyenne et 58 % zéro, alors qu’en 2000 « seules » 27,95 % des copies avaient eu cette mauvaise note. Si le niveau des élèves ne se mesure pas à l’aune de leur seul score en orthographe, ailleurs ce n’est pas forcément mieux. Loin de sauver la mise, Pisa – l’évaluation commune à 30 pays de l’OCDE (4) – enfonce le clou en mesurant que la proportion de jeunes de 15 ans les plus en difficulté de lecture est passée de 15,2 à 21,7 % entre 2004 et 2007. Sur une échelle où la moyenne est de 500 points, la compréhension de l’écrit des jeunes Français est tombée elle de 508 à 488 entre 2000 et 2006, pendant que la culture mathématique est passée, elle, de 511 à 496 entre 2003 et 2006. Sur un laps de temps plus court, le bilan n’est donc pas meilleur que sur vingt ans !

Ce constat serait donc sans appel et le niveau des élèves moins bon qu’il y a vingt ans, dix ans ou même quelques années ? Difficile de conclure autre chose de ces travaux. Reste peut-être juste à glisser qu’il est des disciplines (langues vivantes, sciences économiques et sociales) où le niveau monte un peu ! Preuve qu’au fil du temps l’école s’adapte et ses savoirs aussi. La limite de ces bouleversements étant évidemment de maintenir une maîtrise suffisamment fine de sa langue maternelle pour bâtir d’autres savoirs dessus… D’où justement le caractère inquiétant de ces résultats. Pour Marie Duru-Bellat, sociologue spécialiste de l’éducation, ces résultats alertent sur la faiblesse du pilotage du système éducatif français (voir ci-dessous).

 

NOTES :

(1) Christian Baudelot et Roger Establet, Le niveau monte. Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles, Seuil, 1989.
(2) Pour parer à toute critique, les épreuves passées aujourd’hui sont une reprise à l’identique des tests de 1987, exception faite des divisions par les décimaux. La note d’information n° 08.38 réalisée par la Depp est disponible sur www.education.gouv.fr.
(3) Sauver les lettres est un mouvement d’enseignants qui demande une augmentation des heures de français et de mathématiques dans le secondaire. www.sauv.net
(4) Voir www.oecd.org

Entretien avec… Marie Duru-Bellat : «Il faut évaluer l’éfficacité des pratiques»

Peut-on affirmer à la lecture de la note d’information de la Depp que le niveau des élèves de primaire baisse ?

Le niveau a peut-être augmenté dans d’autres disciplines… Mais une chose est incontestable, le niveau a baissé en lecture, écriture et calcul. Et cela est d’autant plus ennuyeux que cette baisse touche surtout les élèves les plus faibles. Cela confirme d’autres signes inquiétants comme les résultats des évaluations internationales. C’est une conclusion embarrassante pour l’école française.

 

Quels sont donc selon vous les facteurs explicatifs de cette baisse ?

Comme le montrait très bien un rapport de l’Institut de recherche sur l’éducation (Iredu) sur le primaire datant de 2007, je crois que l’une des tentations de l’école primaire ces dernières années a été de se disperser, s’assignant de plus en plus d’objectifs. En parallèle, on a diminué le temps scolaire, ce qui au final pose un vrai problème. L’autre souci majeur de notre système éducatif est la faiblesse du pilotage : on accumule les réformes, on change les programmes, sans jamais les évaluer. Ce sont des facteurs de détérioration du système auxquels s’ajoute le manque d’évaluation des pratiques des enseignants. Au nom de la liberté pédagogique, ils gèrent leur temps en toute autonomie sans que ne soit jamais évaluée l’efficacité de leurs pratiques.

 

Vous n’êtes donc pas favorable à l’autonomie des enseignants ?

L’autonomie, c’est bien, si on évalue les progrès des élèves de manière externe et objective. Or chez nous, on voit bien la grande méfiance des enseignants face à toute évaluation, certains allant même jusqu’à boycotter les évaluations de CM2. C’est tout à fait préoccupant. L’évaluation devrait être le b.a.-ba de tout professionnel, lequel ne peut ignorer les résultats de son action. Il faudrait être capable de la regarder de manière moins culpabilisante, mais aussi de bousculer le fatalisme bien français, à savoir cette tentation de tout expliquer par le « handicap socioculturel », et de faire quelque chose de cette évaluation, aller discuter avec les enseignants dont les résultats seraient problématiques, leur proposer de faire autrement.

 

Et copier nos voisins britanniques, peut-être ?

La Grande-Bretagne a en effet introduit un système de pilotage beaucoup plus précis du travail des enseignants, en instaurant une literacy hour tous les jours. Durant une heure, les enseignants doivent suivre des instructions pédagogiques précises pour enseigner la langue maternelle. Au début, ils étaient très réticents, puis l’augmentation du niveau des élèves les a conduits à réclamer le même fonctionnement pour les mathématiques. Et le gouvernement a mis en place une numeracy hour.

Baisse du niveau scolaire : doit-on s’alarmer ?

Plus les enquêtes se succèdent et moins le doute est permis : quoi qu’en pensent certains, le niveau scolaire ne cesse de baisser. Que ce soit en mathématiques, en lecture ou dans d’autres matières, les élèves français maîtrisent moins bien les fondamentaux que leurs homologues des pays voisins. Aucune des réformes mises en place jusque-là par les ministres de l’Education nationale successifs n’a réussi à inverser la tendance et il est encore trop tôt pour dire si la dernière en date, la loi sur la refondation de l’école lancée par Vincent Peillon, réussira là où toutes les autres ont échoué. Pourtant, l’enjeu est capital. Car si l’Education nationale ne réussit pas à redresser rapidement la barre, c’est tout le pays qui en subira les conséquences à plus ou moins long terme. Pour la première fois depuis bien longtemps, il semble qu’une vraie prise de conscience émerge. Mais encore faut-il qu’elle se transforme en actes. A voir ce que certains de nos voisins ont réussi à faire, la baisse du niveau des élèves n’est pas une fatalité, mais il faut se donner les moyens d’inverser la tendance.
Jamais, depuis bientôt 15 ans qu’elle existe, l’enquête Pisa n’avait provoqué autant de remous. Certes, la France n’a jamais bien figuré dans ce classement international destiné à comparer les niveaux des élèves des pays de l’OCDE, mais les résultats rendus publics en décembre dernier ont fait l’effet d’une bombe. La dernière vague a montré non seulement un décrochage sans précédent de la France par rapport à nos voisins, mais aussi un accroissement des inégalités entre les élèves jamais vu auparavant (lire encadré). Le choc a été tel que le ministre de l’Education nationale de l’époque, Vincent Peillon, n’a eu d’autre choix que de reconnaître publiquement que les résultats des élèves français étaient « de plus en plus mauvais ». Car Pisa n’est pas la seule enquête à aboutir à un tel constat. En 2011, l’étude internationale Pirls (54 pays participants) montrait déjà que les écoliers en classe de CM1 lisaient moins bien que la moyenne des Européens de leur âge. Elle aussi mettait en avant les inégalités importantes entre les bons élèves et les moins bons.
Des causes multiples
Si la baisse du niveau des élèves ne fait plus de doute, les raisons de la déroute, elles, font encore l’objet de polémiques. Alors que certains y voient les effets de la mise en place de la semaine de quatre jours en 2008, d’autres pointent plutôt notre système de notation et notre obsession du classement. Pour d’autres encore, les enseignants seraient les seuls responsables de la débâcle. Formation insuffisante, manque de motivation, non-remplacement ou remplacement aléatoire en cas d’absence… Autant de causes qui seraient à l’origine de la plupart des problèmes que rencontrent les élèves.
La difficulté à attirer les enseignants expérimentés dans les établissements difficiles serait aussi une des raisons de la baisse du niveau dans les zones d’éducation prioritaire. Enfin, le contenu des enseignements a lui aussi sa part de responsabilité. La baisse régulière du nombre d’heures de français et de mathématiques au profit d’autres disciplines oblige les enseignants à revoir leurs exigences à la baisse et les programmes sont tellement denses que les professeurs n’ont d’autre choix que de survoler certaines notions.
Les exigences ont évolué
L’ampleur du retard français doit toutefois être relativisée. Car aussi sérieuses ces études soient-elles, il est toujours délicat de comparer l’école d’aujourd’hui à celle d’il y a 20, 30 ou 40 ans. D’une part parce que la société a changé. Alors que seuls 3 % des élèves atteignaient le bac en 1947, ce sont aujourd’hui 66 % d’une classe d’âge qui décrochent le fameux sésame vers l’enseignement supérieur. D’autre part, les études se basent systématiquement sur des dictées ou des exercices de mathématiques d’il y a 10 ou 20 ans qui ne correspondent plus forcément aux enseignements d’aujourd’hui. Les critères d’évaluation sont aussi devenus plus exigeants. Alors qu’il y a 50 ans il suffisait de lire un texte à haute voix pour être considéré comme lecteur, il faut désormais pouvoir l’aborder silencieusement et en comprendre le sens.
Mais le plus important, c’est qu’en 30 ans, l’école a profondément changé et les priorités d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui. « Demandez à un lycéen de situer Napoléon sur une frise ou faites-lui effectuer un calcul mental simple, je ne suis pas sûr que le résultat soit probant », s’interroge à juste titre un parent d’élève sur un forum dédié à l’éducation. Pour de nombreux adultes, le fait de ne pas être capable de lister les chefs-lieux de départements ou de citer les grandes dates de l’Histoire est aussi la preuve que le niveau baisse. Mais c’est oublier que les exigences d’aujourd’hui ne sont plus celles d’hier. A côté des fondamentaux du « lire, écrire, compter », les élèves reçoivent des enseignements en éducation civique, en informatique, découvrent des langues étrangères dès leur plus jeune âge, sont initiés aux règles de sécurité routière, etc. On leur demande aussi de développer leur réflexion, de maîtriser diverses méthodologies, de préparer des exposés… Ces enseignements empiètent forcément sur les apprentissages fondamentaux.
Les résultats tardent à venir
Si la situation est alarmante, elle n’en est pas pour autant désespérée. D’autres pays ont réussi à redresser la barre. Suite à ses mauvais résultats obtenus lors de l’enquête Pisa de 2000, l’Allemagne a modifié en profondeur son système scolaire. Au terme de larges concertations, un service de soutien aux élèves en difficulté a été mis en place, les programmes ont été modifiés et les passerelles entre les filières ont été multipliées.
De son côté, la France compte principalement sur la loi de refondation de l’école, lancée l’année dernière par Vincent Peillon, pour inverser la tendance (lire l’interview de Jean-Paul Delahaye). Mais encore faut-il que les réformes annoncées voient le jour rapidement. Dans un rapport de juin 2013, l’Inspection générale de l’Education nationale (IGEN) pointait déjà les retards pris dans l’application de certaines mesures telles que le dispositif « Plus de maîtres que de classes », l’accueil à l’école des enfants de moins de 3 ans ou encore la refonte des missions et des programmes de l’école maternelle et élémentaire, qui pourraient pourtant aider à améliorer la situation.
L’évolution trop lente de la pédagogie
Surtout, la France ne retrouvera pas son rang sans une profonde remise en cause de la pédagogie. Si l’Allemagne a réussi à remonter la pente, c’est en grande partie parce que les enseignants ont été contraints de modifier radicalement leur manière de faire. Dorénavant, les professeurs allemands ne se contentent plus de transmettre. Ils accompagnent les élèves dans leurs apprentissages, les orientent, les aident en cas de besoin… Si la Finlande finit toujours en tête des classements internationaux, c’est aussi en grande partie parce que le pays a développé une pédagogie innovante basée sur une plus grande autonomie des élèves.
En France, les méthodes d’enseignement ne semblent guère avoir évolué en 20 ans. Trop souvent, les séances se limitent à des cours magistraux au cours desquels les élèves doivent écouter religieusement l’enseignant et prendre des notes. Entre les dictées, les problèmes à résoudre et les récitations « par cœur », le contrôle des connaissances ne semble pas non plus avoir changé. Le système de notation est régulièrement décrié. Même l’IGEN compte sur sa refonte pour « redonner confiance aux élèves dans leurs capacités et renforcer leur volonté de réussir ». Mais il perdure. Pourtant, d’autres méthodes ont fait leurs preuves, plus interactives et mieux adaptées à l’époque actuelle. Le ministère de l’Education nationale vient d’annoncer qu’il planchait sur une « évaluation positive de l’orthographe » qui permettrait d’additionner les points obtenus en dictée plutôt que d’en retirer. Une piste parmi d’autres pour sortir d’un fonctionnement (trop) conservateur de l’école comme le fait remarquer Nathalie Mons, présidente du Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO), grand témoin de ce dossier (lire son interview plus bas).

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Une baisse également en histoire-géographie…

Les mathématiques et le français ne sont pas les seules disciplines concernées par la baisse du niveau des élèves. Une autre étude menée par le ministère de l’Education nationale sur 11 000 élèves du primaire et du collège montrait qu’entre 2006 et 2012, la part des élèves de très faible niveau en histoire-géographie était passée de 15 à 20 % alors que celle des meilleurs avait plongé à 6 %, contre 10 % en 2006, concluant à un « affaiblissement de l’assimilation par les élèves d’une culture scolaire géographique et historique ».

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POINT DE VUE

 

Jean-Paul Delahaye, ex-directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO) – il a démissionné de son poste fin avril 2014, quelques jours après cette interview

« La loi de refondation de l’école a un objectif : l’élévation générale du niveau de tous les élèves et la réussite de tous. Il faut pour cela agir précocement. Scolariser les enfants de moins de trois ans permet de réduire les inégalités dans l’acquisition du langage et de préparer les premiers apprentissages, en particulier pour les enfants dont les familles sont éloignées de la culture scolaire. Le dispositif « Plus de maîtres que de classes », à l’école élémentaire, permet d’accompagner les élèves les plus fragiles. Les nouveaux cycles d’enseignement facilitent la prise en compte de la progressivité des apprentissages et l’articulation école-collège. La redéfinition du socle commun de connaissances, de compétences et de culture, la refonte des programmes, l’accompagnement de l’évolution des pratiques pédagogiques, notamment d’évaluation, renforceront confiance et motivation des élèves, favorisant ainsi l’amélioration des acquis scolaires. La réforme de la formation des maîtres et la création des ESPE (écoles supérieures du professorat et de l’éducation, NDLR) sont au service de ces évolutions. »

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Une baisse mesurée sur 20 ans

L’étude « Lire, écrire, compter » menée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) sur des élèves de CM2, concluait : « En lecture, deux fois plus d’élèves (21%) se trouvent en 2007 au niveau de compétence des 10% d’élèves les plus faibles de 1987 ». Même constat en orthographe où, pour une même dictée, le nombre moyen de fautes était passé de 10,7 en 1987 à 14,7 en 2007.

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A SAVOIR

Pisa : la France sous la moyenne !

Avec un score global de 495 sur 1 000 en culture mathématique (-16 points par rapport à 2003), la France passe pour la première fois sous la moyenne dans une enquête Pisa. Alors qu’elle occupait la 13e place du classement en 2003, elle pointe désormais en 18e position sur 34 pays. Plus d’1 élève sur 5 éprouverait désormais des difficultés en mathématiques. Du jamais vu. Quant à l’écart de niveau entre les plus faibles et les plus performants, il a augmenté de 10 points en 10 ans, plaçant la France parmi les pays les plus inégalitaires du monde. Sur la même période, l’Allemagne a vu cet écart diminuer de 10 points.
En français, la situation n’est guère plus reluisante. Ainsi, entre 2000 et 2009, le score dans la catégorie « compréhension de l’écrit » a baissé de 9 points, faisant passer la France du 10e rang sur 27 pays au 17e rang sur 33. « Cette baisse n’est pas statistiquement significative, souligne un professeur à l’université de Genève, Georges Felouzis, dans la revue Cahiers Français (n°368), mais elle reflète une tendance qui n’est pas négligeable car elle fait passer les élèves dans la catégorie des « moyens faibles » alors qu’ils étaient plutôt au-dessus de la moyenne en 2000 ».

 

Zéro pointé en orthographe !

Les élèves d’aujourd’hui sont-ils si mauvais en orthographe ? C’est ce que tendrait à montrer l’expérience menée par Sauver les lettres. L’association fait passer à des élèves l’épreuve de français du brevet des collèges de 1976 et leur soumet une dictée d’une douzaine de lignes, de difficulté moyenne. A en croire les résultats de la dernière vague, réalisée fin 2008, 58 % des élèves testés ont obtenu la note de 0 sur 20 et à peine 14 % ont obtenu la moyenne ! Près d’un élève sur deux (48,44 %) a fait plus de 15 fautes et près d’un élève sur trois (28,85 %) a fait plus de vingt fautes. Les principales difficultés concernent les accords et la conjugaison des verbes. Avec cet exercice, l’association montre qu’après huit années de scolarité, un élève sur deux ne reconnaît pas un complément d’objet direct et plus de huit sur dix ne repèrent pas un sujet inversé. Près de 44 % d’entre eux se révèlent même incapables de transposer une phrase du singulier au pluriel ! Face à ce constat, l’association Sauver les lettres demande une hausse des heures de français, une meilleure formation des enseignants, des programmes plus cohérents et progressifs ainsi qu’une vérification sérieuse de la maîtrise de la langue lors des examens. Des demandes qui emporteraient à coup sûr l’adhésion de la grande majorité des parents d’élèves…

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TEMOIGNAGE

Cécile, enseignante en CM1

« Depuis 10 ans que je travaille en ZEP, je dois me rendre à l’évidence : le niveau a tendance à baisser. Et les dernières évaluations de CP menées dans mon école ne font que confirmer cette tendance. Les élèves me semblent moins attentifs qu’avant, moins impliqués. La situation de plus en plus précaire des familles n’est certainement pas étrangère à cette situation. Les programmes de plus en plus lourds ont aussi leur part de responsabilité. L’apprentissage de l’anglais, de l’informatique ou des premiers secours se fait forcément aux dépens du français et des mathématiques. Je me rends bien compte que certaines de mes séances pourraient être plus interactives. Mais, entre les réunions avec l’équipe, les rencontres avec les parents, les différents dossiers à rédiger (PAI, PPRE…) et les livrets de compétences à remplir, je n’ai pas le temps de préparer mes journées comme je le voudrais. Alors, pour venir à bout du programme, je n’ai pas d’autre choix que d’avoir recours à des exercices tout prêts pour aborder certaines notions. C’est frustrant, mais on n’a pas le choix. On nous en demande trop ».

 

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GRAND TEMOIN

Nathalie Mons est présidente du CNESCO, Conseil national d’évaluation du système scolaire

 

 

 

La Voix des Parents : Le Cnesco, que vous présidez, est né de la loi du 8 juillet 2013. Quelles en sont les principales missions ?

Nathalie Mons : Le Cnesco est une instance indépendante du ministère de l’Education nationale dont la principale mission est d’évaluer le fonctionnement et les résultats du système éducatif ainsi que les méthodologies des évaluateurs internes au ministère de façon à en garantir la robustesse scientifique et à éviter toute instrumentalisation politique. Son rôle dans la diffusion des résultats des évaluations et de la recherche est crucial afin d’éclairer l’action des praticiens, depuis la classe jusqu’au ministère.

VDP : Que va apporter cette nouvelle instance à une évaluation des élèves déjà bien fournie ?

NM : Il y a concernant l’éducation trop d’idées non étayées scientifiquement qui appauvrissent  notre débat public. Le Cnesco va mener des conférences de consensus sur des aspects qui posent question, tels que la lecture, le redoublement ou l’apprentissage des mathématiques, dans le but d’harmoniser les différentes recherches. Des forums ouverts aux parents et aux citoyens seront aussi organisés en région sur des sujets tels que la notation ou la mixité sociale.

Enfin, grâce aux très nombreux chercheurs français et internationaux qui le composent, le Cnesco sera en capacité de rassembler des compétences multiples sur des sujets particuliers d’évaluation, en s’appuyant sur des méthodes statistiques ou des entretiens qualitatifs. C’est à ce prix que notre connaissance du système scolaire et de ses blocages pourra encore plus progresser.

VDP : D’après vous, la baisse du niveau scolaire des élèves français pointée par plusieurs études est-elle une réalité ?

NM : Il existe des domaines où les compétences des élèves ont régressé, mais d’autres où elles ont progressé. Une étude de la DEPP de 2012 montre par exemple que, sur la période 1997-2007, les compétences langagières, l’orthographe et la compréhension se sont détériorées, mais pas les automatismes mobilisés dans la lecture. D’autre part, certaines compétences sont nouvelles ou plus valorisées qu’avant, comme la maîtrise du numérique ou la pratique de l’oral. Le Cnesco est là pour montrer la complexité de la situation et pour rechercher les causes des détériorations.

VDP : Peut-on vraiment inverser cette tendance ?

NM : Il suffit de regarder ce qui se passe à l’étranger pour se rendre compte que tout n’a pas été tenté. Notre école est très conservatrice dans son fonctionnement et s’appuie encore sur des outils peu efficaces : une notation stigmatisante dès le primaire, une faible mixité sociale, des redoublements très nombreux, une aide individualisée insuffisante aux élèves en difficulté, une faible formation continue des enseignants, pour ne citer que quelques exemples. La marge de progression est immense !

BIO

Diplômée de Science-Po Paris, Nathalie Mons a rejoint l’université après un parcours d’une quinzaine d’années dans le secteur privé en France et à l’étranger. Elle est aujourd’hui professeur de sociologie à l’université de Cergy-Pontoise (95), consacrant ses recherches à l’analyse des politiques publiques d’éducation. Elle dirige le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) depuis janvier 2014.

 

Entretien paru dans l’Agence d’informations spécialisées (AEF) le 9 février 2009, dépêche n°109012.